La France se réindustrialise aussi grâce au bâtiment
À l’occasion du 9e sommet Choose France, un rendez-vous instauré par Emmanuel Macron dès 2017, Zepros Bati s'est penché sur les investissements dans l’appareil productif national afin d’enrayer la désindustrialisation du pays et d’y relocaliser des productions. Efforts de décarbonation, nouvelles technologies, besoin de qualité, tous les leviers sont activés pour recréer de l’emploi et de la valeur ajoutée.
La France s’impose, pour la 7e année consécutive, comme la première destination européenne pour les investissements internationaux. Puissance économique de premier plan, riche d’une importante population, d’un réseau dense et diversifié d’entreprises et d’infrastructures de qualité, elle dispose d’atouts et de compétences à faire valoir face à la concurrence mondiale. Mais la lutte est rude avec nos voisins qui sont également des rivaux comme l’Italie ou l’Allemagne, et avec des partenaires plus lointains qui creusent souvent notre déficit commercial.
Le monde de la construction a ceci de particulier qu’il emploie des matériaux qui ne voyagent pas forcément beaucoup, qu’ils soient très lourds (comme le béton) ou très légers (comme les isolants). L’Hexagone est donc plein d’usines qui alimentent un marché national de bonne taille. Et il attise même la convoitise d’industriels étrangers qui voient dans le pays une tête de pont particulièrement bien située, au carrefour entre Méditerranée, Atlantique et mer du Nord, pour y placer leurs sites de production et leurs équipes.
Ainsi, en 2025, avec un solde positif de +19 (tous secteurs confondus) la France continue d’ouvrir et d’agrandir plus d’usines qu’elle n’en ferme. Cette dynamique est toutefois enrayée par le contexte international : en 2024, ce solde était bien plus excédentaire (+88). Et la situation varie grandement d’un territoire à l’autre. Selon les services de l’État, les régions Occitanie, Nouvelle-Aquitaine et Auvergne-Rhône-Alpes se montrent les plus attirantes, alors que les Hauts-de-France ou les Pays de la Loire semblent marquer le pas. L’industrie verte en particulier (11 ouvertures) est un moteur important de l’économie, qu’il s’agisse d’économie circulaire ou de recyclage des matériaux, ainsi que l’énergie bas-carbone.
Attractivité française non démentie
Les dirigeants d’entreprises étrangers ne s’y trompent pas : selon le baromètre du cabinet EY, « 57 % déclarent envisager des projets d’investissements immédiats en France en 2026 », avec toutefois de fortes attentes en matière de lisibilité des politiques publiques, de stabilité institutionnelle, de compétitivité-coût, de fiscalité et de simplification administrative… Avec 1 850 projets recensés en 2025 (dont 350 projets industriels), la France a largement devancé le Royaume-Uni (730) et même l’Allemagne (550). Les investissements accueillis l’an passé ont généré près de 28 000 emplois.
Dans un contexte actuel chahuté, les entreprises privilégient des stratégies prudentes et sélectives. Leurs dirigeants sont nombreux (69 %) à entrevoir un retour « à la normale » de l’attractivité française dans les 2 à 3 ans. Le cycle 2026-2027, marqué par des échéances électorales nationales pourrait constituer une période attentiste avant un possible rebond.
Des investissements colossaux pour décarboner l’activité
Outre les deux sites métallurgiques d’Arcelor-Mittal à Dunkerque et Fos-sur-Mer, figurent parmi les 50 sites français les plus émetteurs de CO2 de nombreuses cimenteries. Les majors de cette industrie, comme Lafarge (groupe Holcim) ou Calcia (groupe Heidelberg), ont lancé des plans d’investissements très lourds afin de décarboner leurs sites de production. Heidelberg a annoncé mobiliser 450 M€ pour intervenir sur quatre sites, Beaucaire (Gard), Bussac (Charente-Maritime), Couvrot (Marne) et Airvault (voir le reportage en p.12). Il s’agit, ni plus ni moins, de la première cimenterie construite en France depuis la fin des années 1970 ! À Saint-Pierre-la-Cour (Mayenne), le cimentier est en train de créer sur place une plateforme de valorisation des déchets du BTP ainsi qu’une autre de valorisation des combustibles issus de déchets biomasse.
Son concurrent Holcim-Lafarge avait annoncé, en 2024, un plan de 260 M€. La cimenterie de Port-la-Nouvelle (Aude) notamment est engagée dans une véritable transformation industrielle, avec 70 M€ dépensés pour parvenir à réduire d’un quart ses émissions d’ici à 2030. Quant à Vicat, acteur Français d’envergure internationale, il annonce que son projet Vaia de capture et séquestration de 1,2 Mt. de CO2 sur le site de Montarlieu (Isère) sera lancé en 2027. Le but : parvenir à ramener la tonne de ciment en-dessous des 500 kg de gaz carbonique émis. L’industriel précise avoir sécurisé 340 M€ de subventions sur un investissement total de 700 M€.
La (petite) Irlande croit en la (grande) France
Si la France et l’Irlande sont des rivales au rugby, cela n’empêche pas une véritable amitié durable entre les deux pays. La page Internet « Ireland.ie » rappelle même que le drapeau irlandais est inspiré du tricolore français. Avec des échanges bilatéraux dépassant les 30 Mrds €/an, la France est un marché important pour les entreprises irlandaises qui investissent en masse sur notre territoire. Tous secteurs confondus, ces entreprises emploient aujourd’hui plus de 30 000 personnes en France. Pour preuve, Ecocem, petit poucet des matériaux au milieu de géants, met sur la table 170 M€ pour construire dans l’Hexagone quatre nouvelles lignes de production déployant sa technologie de liant avancé à Dunkerque et Fos-sur-Mer. À la clé, 60 ETP créés entre 2028 et 2030. L’entreprise a même localisé son centre mondial de R&D à Chilly-Mazarin (Essonne, en photo).
Kingspan, acteur industriel de l’enveloppe des bâtiments, a également annoncé un investissement de 30 M€ pour un projet d’extension de son usine Isocab à Grande-Synthe (Nord) afin d’y créer une nouvelle ligne de production autorisant la création d’une trentaine de postes. Une autre enveloppe de 14 M€ est prévue pour moderniser le site du Village Bacacier à Rang-du-Fliers (Pas-de-Calais) à la fin de 2026.
Quant au cimentier Eqiom (groupe CRH), il s’est associé au Français Air Liquide dans le cadre du projet K6 pour transformer l’usine de Lumbres (Pas-de-Calais) en usine-pilote exemplaire, avec un four à oxycombustion alimenté par des combustibles alternatifs. Le CO2 émis sera capté, purifié et liquéfié pour être utilisé dans d’autres processus chimiques. Roberto Huet, président d’Eqiom, déclarait au lancement du projet : « Grâce au soutien du gouvernement français, Eqiom se rapproche un peu plus de son ambition de décarboner sa production. Le projet K6 (…) contribuera également à l’économie locale et aidera à démontrer le leadership de la France en matière d’innovation industrielle et de réduction des émissions ». Un projet d’envergure qui a bénéficié de près de 200 M€ d’aides européennes et françaises.
Un marché qui attire les groupes internationaux
Avec 69 millions d’habitants au niveau de vie élevé, la France est un moteur important de l’économie européenne. Y être présent est une nécessité pour nombre d’acteurs de la construction. C’est notamment le cas pour le danois Rockwool, spécialiste de la laine de roche, qui va dépenser plus de 100 M€ afin d’électrifier et décarboner les opérations de son site de Saint-Eloy-les-Mines (Puy-de-Dôme) où l’entreprise est présente depuis 45 ans. La société est également engagée dans la construction d’un nouveau site de production à Courmelles (Aisne). Le site démarrera la production d’isolant grâce à des installations fonctionnant à l’électricité renouvelable en 2028. Il est prévu qu’il sorte 110 000 t. de laine de roche par an pour un effectif de 130 personnes.
Le groupe mexicain Orbia, présent en France via l’entité Wavin, spécialiste du PVC, investit 20 M€ sur son site de Varennes-sur-Allier en Auvergne. Elle continuera à y produire des conduites, tubes et raccords, en y incorporant davantage de recyclé grâce à des ateliers et installations modernisées. En juin 2025, l’italien Polieco a inauguré à Valserhône (Ain) une nouvelle unité de production pour des tubes annelés double paroi en PE. Une initiative à 17 M€ (en photo).
La France et son électricité décarbonée
Parmi les projets sélectionnés dans le cadre de Choose France 2025, plusieurs concernaient la décarbonation de l’appareil industriel au service de la transition énergétique, dont le projet CIRC à Saint-Avold (Moselle). Ce dernier vise à convertir la centrale à charbon Émile Huchet au gaz, en créant au passage 200 emplois, par un investissement conséquent de 450 M€. Mise en service prévue : 2028.
Le groupe allemand EnBW a annoncé une mobilisation de 140 M€/an en 2026 et 2027 pour « accélérer la transition énergétique, renforcer la compétitivité industrielle et ancrer durablement la production d’électricité verte dans les territoires en France ». Sa filiale Valeco construira dans la Limousin la plus grande centrale agrivoltaïque au sol (120 MW) dont l’électricité verte sera vendue en direct aux industriels et datacenters français à des prix compétitifs.
Enfin le géant français Schneider Electric prévoit quant à lui d’investir, d’ici à 2027, plus de 110 M€ dans ses usines nationales « pour accompagner la transition et la transformation digitale de l’Europe ». Des fonds qui bénéficieront à de multiples territoires, dont Mâcon qui recevra une nouvelle usine de 40 000 m², tandis qu’Aubenas et Chartres-de-Bretagne verront leurs sites étendus (respectivement +1 500 m² et +5 600 m²). Là encore, l’impact sur l’emploi sera positif avec la création à terme d’environ 150 nouveaux postes couvrant des profils variés : production, câblage, contrôle tableaux, commande et réception client, suivi de projet…
« Concevoir et produire en France nous permet de garantir la durabilité des composants et leur disponibilité. Cela coûte plus cher, mais nous pouvons être plus agiles dans la conception de nos produits », Perge (fabricant français de chaudières).
De l’intérêt de produire ici
Constatant l’intérêt grandissant des consommateurs français pour des produits fabriqués sur le territoire national, les industriels ont travaillé sous l’égide de France Industrie, à la création d’une marque « Fabriqué en France » clairement identifiable avec sa cocarde tricolore. Les produits qui la portent doivent répondre strictement à des critères de la réglementation européenne afin de s’en prévaloir. Le fabriqué en France contribue ainsi à orienter le choix vers un produit de qualité générant des revenus et des taxes dans l’Hexagone.
À Paris, le salon du Made in France qui s’est tenu mi-novembre 2025 a battu des records de participation avec plus de 1 000 exposants et de fréquentation avec 110 000 visiteurs. Au même moment, la « Grande Exposition du Fabriqué en France » qui se déroulait à l’Élysée, mettait en avant plusieurs acteurs de la construction, comme Intuis (chauffage), Théodore (peinture) ou Batichêne (bois). Des succès populaires qui démontrent les savoir-faire industriels et qui suscitent l’intérêt. À Marseille, « Les Rencontres du Made in France » se son tenues le 11 juin à la Belle de Mai, événement devenu incontournable pour les marques et les institutionnels. Tous partagent une conviction : « Le Made in France constitue un levier stratégique pour l’emploi, l’innovation, la souveraineté économique et le développement des territoires ».
Chiffres clés :
- 1er pays européen pour les investissements étrangers
- 120 Mrds € d’investissements industriels étrangers en France (2021-2025)
- 13 000 emplois créés grâce aux projets "Choose France" 2025
- 9,6 % du PIB national provient de l’industrie (soit 236 Mrds €)
- 69 % des dirigeants constatent une progression de leur CA lié au Made in France