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BANNIERE BOTTOM - ONE BATI 2026
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Aux Pays-Bas, le courant continu sort du laboratoire et entre dans le bâtiment

, mis à jour le 17/02/2026 à 17h43
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Centre d'expérimentation en courant continu DC Systems - Current/OS

À Aalsmeer, le premier centre européen de démonstration du courant continu a ouvert ses portes dans un contexte de saturation des réseaux électriques et d'électrification massive des usages. Porté par DC Systems et la fondation Current/OS, ce site hybride AC/DC entend prouver, démonstrations à l'appui, que le courant continu peut transformer en profondeur la conception et l'exploitation des bâtiments. Réduction des pertes, allègement des infrastructures cuivre, gestion dynamique de l'énergie : enquête sur une technologie qui ambitionne de redessiner le paysage électrique européen.

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MEGA BAN - ONE BATI 2026
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À quelques kilomètres d'Amsterdam, dans une zone d'activités où s'entremêlent serres horticoles et bâtiments tertiaires, un site attire désormais les énergéticiens européens. C'est ici, à Aalsmeer, que l'entreprise néerlandaise DC Systems (filiale du français Schneider Electric), en partenariat avec Current/OS, a ouvert le premier centre européen de démonstration dédié au courant continu (DC).

Dans un contexte de saturation des réseaux électriques et d'électrification accélérée des usages, l'initiative ne relève pas du simple exercice technologique. Elle s'inscrit dans une tension bien réelle : aux Pays-Bas, près de 9 400 entreprises sont en attente de raccordement, faute de capacité disponible sur le réseau. Longtemps cantonné à des niches industrielles ou aux infrastructures de transport, le courant continu entend désormais s'imposer dans le bâtiment.

Un centre hybride AC/DC pour voir, toucher, tester

Le centre d'Aalsmeer n'est ni un showroom classique ni un laboratoire fermé. Il se présente comme un environnement hybride AC/DC où coexistent courant alternatif traditionnel et réseaux en courant continu. Les visiteurs – installateurs, ingénieurs, maîtres d'ouvrage, industriels – y découvrent des applications concrètes : recharge de véhicules électriques, configurations de bureaux alimentées en DC, micro-réseaux intégrant production photovoltaïque et stockage, et extrapolation d'installations industrielles optimisées.

Le site fonctionne également comme un laboratoire ouvert. Des infrastructures spécifiques permettent aux partenaires de tester des prototypes, d'expérimenter des architectures de distribution et de valider l'interopérabilité des équipements. L'enjeu : accélérer l'industrialisation et rassurer une filière encore prudente face aux défis techniques du DC.

Pour Rajath Kelamane, directeur général de DC Systems, la transition est déjà engagée : "La majorité des équipements électroniques – ordinateurs, smartphones, éclairage LED, bornes de recharge – fonctionnent en réalité en courant continu, sans que l'utilisateur en ait conscience. Le paradoxe est connu : l'électricité produite par les énergies renouvelables est générée en continu, convertie en alternatif pour être injectée dans le réseau, puis de nouveau transformée en continu à l'intérieur des appareils. Chaque conversion entraîne des pertes."

Pourquoi le DC revient au premier plan

Historiquement supplanté par l'alternatif pour des raisons de transport longue distance, le courant continu retrouve un avantage compétitif à l'échelle locale, notamment dans les bâtiments fortement électrifiés. Ses atouts techniques sont multiples.

1/ Réduction des pertes énergétiques
En supprimant certaines conversions AC/DC et DC/AC, les architectures en courant continu réduisent les pertes liées aux redresseurs et onduleurs. Les expérimentations menées en Europe évoquent des économies de 20 % à 30 % sur la consommation énergétique selon les configurations. 
Le bâtiment WAVE à Lille, qui accueille le siège régional de Vinci Energies, constitue l'un des exemples emblématiques : après six mois d'exploitation partielle en DC, les économies d'énergie ont été évaluées à environ 20 %.

2/ Allègement des infrastructures cuivre
Les architectures DC en boucle ou en bus permettent de réduire significativement les sections de câbles et la quantité de cuivre utilisée. Selon les données avancées par les membres de l'écosystème Current/OS, la baisse peut atteindre 50 % dans certaines configurations tertiaires. Dans un contexte de tension sur les matières premières, l'argument pèse lourd.

3/ Décongestion du réseau public
L'un des points techniques les plus stratégiques réside dans la gestion dynamique des flux d'énergie. Current/OS promeut notamment un contrôle dit "droop", qui ajuste en temps réel production et consommation en fonction de la tension du réseau DC local.

Concrètement : si la tension augmente, les sources réduisent leur production et certaines charges augmentent leur consommation ; si elle diminue, les sources injectent davantage et les charges ralentissent.
Cette régulation permettrait de diviser par deux à cinq la demande de puissance sur le réseau public, facilitant l'intégration du photovoltaïque, du stockage et des bornes de recharge.

Des démonstrateurs européens déjà opérationnels

Au-delà d'Aalsmeer, plusieurs projets européens illustrent la montée en puissance du DC :
la route N470 aux Pays-Bas, devenue vitrine d'infrastructures durables ;
des micro-réseaux tertiaires à Utrecht ou à Grenoble, notamment chez Schneider Electric ;
le bâtiment Wave de Lille, laboratoire grandeur nature du tertiaire en courant continu.

La bataille des standards : un enjeu décisif

Le principal frein au déploiement massif du courant continu reste la standardisation. Contrairement à l'AC, largement normalisé, le DC fonctionne historiquement sur une multiplicité de niveaux de tension. La fondation Current/OS travaille à l'élaboration de plages de tensions harmonisées (U1 à U6), en cours de discussion au sein de l'IEC.

Parmi les niveaux mis en avant :
• 350 V DC, adapté aux équipements conçus pour 230 V AC ;
• 700 V DC, pertinent pour pompes à chaleur et bornes de recharge ;
• 1 400 V DC, destiné notamment à la recharge rapide des poids lourds électriques.

Pour les électriciens et bureaux d'études, cette normalisation conditionne l'interopérabilité et la sécurité des installations.

Protection et sécurité : la révolution du zonage DC

L'un des arguments souvent opposés au courant continu concerne la difficulté de couper les courants de défaut, en raison de l'absence de passage par zéro comme en alternatif.

Current/OS propose une architecture par zones, intégrant des protections adaptées au niveau de risque :
• zones protégées par fusibles ou disjoncteurs mécaniques (<50 ms),
• intégration de convertisseurs limitant les courants de défaut,
disjoncteurs électroniques ultra-rapides capables d'interrompre un court-circuit en moins de 10 microsecondes.

Le centre d'Aalsmeer permet précisément de visualiser et tester ces architectures, en conditions quasi réelles.

L'isolation galvanique entre réseaux AC et DC, ainsi que l'usage d'un schéma de mise à la terre TN-S avec point unique, figurent également parmi les recommandations structurantes pour éviter saturations et dégradations d'équipements.

Vers une deuxième révolution électrique ?

Pour les décideurs et installateurs, la question n'est plus tant de savoir si le courant continu fonctionne – les preuves techniques s'accumulent – mais à quelle vitesse il s'imposera dans les projets neufs et les rénovations lourdes.

Le centre d'Aalsmeer joue ici un rôle stratégique :
pédagogie auprès des maîtres d'ouvrage,
validation technique pour les intégrateurs,
démonstration économique pour les exploitants.

Dans un contexte d'électrification massive des mobilités, de développement du stockage stationnaire et d'autoconsommation photovoltaïque, le bâtiment devient un micro-réseau à part entière. Or ce micro-réseau parle, de plus en plus, le langage du courant continu. Le site néerlandais n'est sans doute qu'une première étape. Mais il marque un basculement symbolique : le DC quitte le champ expérimental pour s'installer dans le quotidien des infrastructures. Pour les électriciens, cela implique de nouvelles compétences, de nouveaux réflexes de protection et de dimensionnement. Pour les décideurs, une opportunité d'optimiser coûts, performances énergétiques et empreinte carbone. À Aalsmeer, le courant continu n'est plus une hypothèse. Il est déjà sous tension.

Rédacteur en chef de Zepros Énergie et Zepros Réno, expert de la transition énergétique dans le bâtiment.
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