« L'objectif est de décarboner, pas d'électrifier systématiquement ! »
Nouvellement élue à la présidence de France Gaz, Véronique Bel défend une approche pragmatique de la transition énergétique. Forte de son expérience territoriale chez GRDF, elle plaide pour une complémentarité des énergies, la montée en puissance des gaz renouvelables et une meilleure prise en compte des réalités du parc immobilier français. Elle appelle également à donner davantage de visibilité aux acteurs de la filière.
Je viens des territoires, où j'ai exercé des fonctions de directrice régionale chez GRDF, notamment en Centre-Val de Loire, en Bretagne et dans les Pays de la Loire. J'y ai travaillé au développement des gaz verts et de la mobilité au gaz, au contact des élus, des agriculteurs, des industriels et des particuliers. Cette expérience m'a donné une approche pragmatique des enjeux énergétiques : lorsqu'on rencontre les acteurs sur le terrain, ils parlent de leurs besoins concrets et des contraintes auxquelles ils sont confrontés.
France Gaz joue un rôle essentiel pour éclairer ces réalités. Je pense notamment à son baromètre des entreprises du secteur des gaz renouvelables et bas-carbone, qui montre que 85 % des retombées économiques restent dans les territoires. C'est aussi le sens de notre travail sur les Perspectives Gaz : démontrer qu'il existe plusieurs chemins possibles vers la décarbonation, en tenant compte des infrastructures existantes, des usages et des réalités économiques. Notre ambition est de contribuer au débat sur le système énergétique français, au-delà des seuls intérêts de la filière gazière.
Oui ! Le réseau est résilient et déjà largement adapté à l'intégration des gaz renouvelables. Le biométhane, par exemple, présente les mêmes caractéristiques moléculaires que le gaz naturel : il s'agit de méthane, ou CH₄, simplement produit différemment. Il peut donc être injecté dans les réseaux existants et utilisé par les équipements compatibles, notamment les chaudières à très haute performance.
Des investissements complémentaires restent nécessaires pour relier certains sites de production aux réseaux de distribution et rapprocher les lieux de production des zones de consommation. Mais les montants restent limités au regard de ceux nécessaires à d'autres infrastructures énergétiques. Selon les estimations évoquées par la Commission de régulation de l'énergie (CRE), l'adaptation des réseaux gaziers représenterait entre 6 et 9 milliards d'euros à l'horizon 2050. Nous disposons donc d'un patrimoine industriel qui peut contribuer durablement à la transition énergétique.
« La chaîne de valeur des gaz renouvelables présente un intérêt industriel majeur. »
La chaîne de valeur des gaz renouvelables présente un intérêt industriel majeur. De la méthanisation à l'injection dans les réseaux, en passant par les équipements de production et les chaudières, nous disposons de compétences et de savoir-faire en France et en Europe. La filière s'appuie aussi sur des professionnels du gaz formés et qualifiés, capables d'installer, d'entretenir et de réparer les équipements sur l'ensemble du territoire.
Cette dimension est importante : la transition énergétique ne se résume pas à la décarbonation. Elle doit également renforcer notre souveraineté industrielle et économique, tout en restant soutenable financièrement. Il n'existe pas une seule forme de souveraineté, ni une seule biomasse, ni une seule solution énergétique. Il faut raisonner à partir des ressources disponibles localement et des complémentarités possibles entre les technologies.
Parce que l'électrification ne peut pas constituer une réponse universelle. Sur environ 30 millions de résidences principales en France, 11 millions sont chauffées au gaz. Or, une partie de ces logements ne peut pas accueillir facilement une pompe à chaleur électrique : les émetteurs de chaleur ne sont pas toujours adaptés, l'espace disponible peut être insuffisant et, dans un bâtiment mal isolé, les besoins énergétiques peuvent rester élevés.
Il ne s'agit évidemment pas de contester l'intérêt des pompes à chaleur ou de l'électrification. Il s'agit de choisir la solution la plus pertinente selon les caractéristiques du bâtiment, les usages et le coût de la décarbonation. Une chaudière à très haute performance peut déjà réduire la consommation et les émissions à un coût maîtrisé. Dans d'autres situations, une pompe à chaleur sera préférable. Et, dans de nombreux cas, la combinaison des deux permettra d'aller plus loin. Nous devons nous fixer une obligation de résultat – décarboner – plutôt qu'une obligation de moyens consistant à électrifier systématiquement.
Oui, car elle permet de combiner les avantages des deux technologies. Une pompe à chaleur peut couvrir une grande partie des besoins de chauffage lorsque les conditions sont favorables, tandis que la chaudière prend le relais lors des périodes de grand froid. On peut ainsi dimensionner les équipements pour privilégier l'électricité tout en conservant la capacité de répondre aux pointes de consommation.
Une autre possibilité consiste à ajouter une pompe à chaleur à une chaudière existante encore en bon état. On évite alors de remplacer prématurément un équipement qui peut encore fonctionner pendant plusieurs années, tout en réduisant la consommation de gaz. Ces solutions peuvent également contribuer au confort d'été lorsque la pompe à chaleur est réversible. Il faut raisonner en coût global, en émissions évitées et en impact sur les ressources. Remplacer systématiquement un équipement encore performant n'est pas nécessairement la meilleure solution sur le plan économique ou environnemental. L'hybridation permet de progresser sans opposer les technologies.
« Il faut sortir d'une vision dans laquelle les énergies seraient systématiquement opposées. »
Le potentiel existe, mais il faut réunir les conditions pour le mobiliser. La production de biométhane injectée dans les réseaux atteint environ 16,5 TWh, et le premier jalon consiste à atteindre 44 TWh, conformément à la trajectoire évoquée dans la programmation pluriannuelle de l'énergie. C'est un objectif ambitieux, mais réaliste si nous avançons de manière progressive. La mise en place des certificats de production de biogaz constitue une avancée, mais elle ne suffira pas à elle seule. Il faudra combiner plusieurs mécanismes : certificats, tarifs d'achat et contrats d'approvisionnement en biométhane, notamment. Les dispositifs doivent permettre de soutenir la production tout en donnant de la visibilité aux investisseurs.
À plus long terme, les scénarios de France Gaz évaluent le potentiel à 146 TWh en 2050, en tenant compte de différentes ressources et technologies. D'autres travaux avancent des estimations supérieures. Nous devons donc franchir les premiers jalons, observer les résultats, ajuster les dispositifs et poursuivre la montée en puissance. Mais pour investir, les industriels et les agriculteurs ont besoin d'une trajectoire suffisamment claire et stable.
Il faut sortir d'une vision dans laquelle les énergies seraient systématiquement opposées. Les réseaux électriques, gaziers et de chaleur sont interdépendants. Une installation de cogénération peut produire de l'électricité à partir de gaz et les réseaux de chaleur peuvent utiliser le gaz en appoint ou en secours par exemple. Chaque composante contribue à l'équilibre du système.
Nous ne pouvons pas faire évoluer la politique énergétique par à-coups, en remettant régulièrement en cause les orientations et les investissements précédents. Les infrastructures ont des durées de vie longues et les projets de décarbonation se construisent dans le temps. Il faut donc de la cohérence et de la visibilité, y compris pour les infrastructures de mobilité au gaz qui ont été développées dans le cadre de politiques publiques antérieures. Notre message est simple : évaluons les solutions en fonction de leur contribution réelle à la décarbonation, de leur coût, de leur impact industriel et de leur capacité à renforcer notre souveraineté. Puis adaptons les choix aux réalités du terrain.
Oui, car il faut être précis sur ce que recouvrent les chiffres annoncés. Dans les documents récents sur les territoires d'électrification, le nombre de 109 territoires est régulièrement mis en avant. Or, selon les informations dont nous disposons, seuls 28 ou 29 territoires auraient exprimé un intérêt pour une étude portant sur l'optimisation des réseaux gaziers. D'autres collectivités se sont positionnées sur des sujets différents, comme la mobilité électrique. Il faut donc distinguer les objectifs affichés, les choix réellement exprimés par les collectivités et les solutions envisageables localement. Certaines zones ne disposent d'ailleurs pas de réseau de gaz. Présenter tous ces territoires comme s'ils suivaient une même trajectoire peut créer de la confusion.
Nous avons besoin d'un débat énergétique fondé sur des données précises et sur la réalité des usages. Je reste très optimiste sur la capacité de la filière à contribuer à la transition, à condition de conserver cette approche pragmatique et de ne pas opposer artificiellement les énergies.